Quelques souvenirs de la Taupe B à Louis-le-Grand

par Daniel Hoffsaes

Chic à la Taupe (et aux taupins !)
Avant de décrire ma nouvelle vie, il n’est peut-être pas inutile d’apporter quelques précisions sur le jargon utilisé dans ce monde particulier et sur les coutumes ethnologiques des peuplades qui y survivent.
La taupe est un animal qui vit sous la terre et ne voit jamais le jour, sinon il en meurt. Sous le sol, il gratte, fait des tunnels et avance dans le noir, sans se préoccuper du monde extérieur. Pour des raisons qui me sont très vite apparues évidentes, les classes de mathématiques spéciales ont pris cet animal comme totem et les élèves s’appellent tout naturellement des taupins.
Avant la taupe, on fait une classe d’ « hypotaupe » (alias « maths-sup ») puis on entre en taupe (alias « maths-spé ») comme trois-demi. L’hypotaupe est en effet considérée comme une demi-classe et la taupe comme une classe entière. En bonne logique de taupin, on est donc trois-demi en première année de taupe puis, si l’on redouble ou triple, on devient cinq-demi ou sept-demi. Au-delà c’est l’asile psychiatrique, bien que j’aie connu un neuf-demi qui gardait encore l’aspect humain.
Seuls quelques petits génies intègrent dans une grande école en trois-demi et, de ce fait, l’effectif d’une taupe se partage à peu près à égalité entre trois et cinq-demis, avec seulement quelques sept-demis ou « bicas ».
La  classe de taupe est une tribu fortement hiérarchisée. Les cinq-demis en constituent la classe supérieure et, parmi eux, les pensionnaires forment la sous-classe dominante. Ce sont ces pensionnaires qui choisissent le président, appelé le « Z », un vice-président, le « VZ » et un trésorier. Le Z s’occupe des relations avec les professeurs et les autorités du Lycée, organise le passage des élèves dans les « colles », examens oraux périodiques de maths et de physique, et la vie dans la salle d’études. Le VZ donne des coups de main aux uns et aux autres et le trésorier s’occupe de gérer la caisse noire de la classe.
Cette caisse est alimentée par le bizutage qui ponctue chaque rentrée scolaire. Les victimes en sont les élèves d’hypotaupe et je bénis le ciel d’y avoir échappé en passant cette étape bien au calme dans mon lycée de province. Les pauvres bizuths se voyaient rançonnés plus ou moins volontairement, tout d’abord par un appel au peuple général, puis par des prises en otage de victimes à qui l’on faisait résoudre des problèmes plus ou moins stupides. S’ils répondaient mal, ils étaient invités à payer et s’ils répondaient bien, ils étaient considérés comme trop malins et invités à payer plus encore. En tant que trois-demi, j’assistais en spectateur à ces scènes, un peu dégoûté de l’aspect humiliant qu’elles présentaient pour certaines victimes.
Cela ne durait que quelques jours, puis la vie prenait son cours normal et tout le monde se mettait à « chiader » dans son coin. Seule parfois une randonnée nocturne dans le dortoir des bizuths rappelait à ceux-ci que le calme dans lequel ils croyaient se trouver était précaire.
Le danger pouvait cependant venir de l’extérieur car les X, passant par les égouts, sont parvenus une fois à rentrer en pleine nuit dans le Lycée et à mettre anciens et bizuths à égalité en relevant tous les lits à « pi-sur-2 » c’est-à-dire à la verticale sur leur tête.

La vie matérielle s’organisait de la façon suivante. Le matin, avant le réveil, on entendait le bruit des tuyaux de chauffage qui se dilataient sous l’arrivée de l’eau chaude. À sept heures, la sonnerie retentissait pour signaler l’heure du réveil. Le surveillant, qui dormait dans une cabine isolée par des rideaux, allait secouer les paresseux et tout le monde se rendait au lavabo collectif, où l’on pouvait seulement se débarbouiller et se laver les dents. Tout lavage plus intime était impossible et réservé à la douche bi-hebdomadaire.
Ensuite, nous descendions au réfectoire pour le petit-déjeuner. Parfois l’odeur du repas de midi nous annonçait déjà, par une tenace odeur, que nous aurions du chou-fleur ou du poisson frit au déjeuner. Après le petit-déjeuner, nous nous rendions en salle d’étude pour préparer notre journée, en attendant les premiers cours de huit heures. Si on avait du travail en retard, on pouvait se faire réveiller à cinq heures du matin. Il suffisait de mettre une serviette au pied du lit la veille au soir et le veilleur de nuit nous secouait les pieds en faisant sa tournée. On s’habillait discrètement et on descendait dans l’obscurité pour rejoindre la salle d’étude déserte. Je n’ai que rarement utilisé cette possibilité la première année, y renonçant totalement pendant la deuxième.
À midi, le repas se tenait dans le grand réfectoire, où nous nous tenions assis par tables de douze, alignées perpendiculairement aux murs. Au centre, une allée permettait l’accès aux chariots apportant la nourriture et la circulation du surveillant chargé d’assurer la discipline. Les manifestations collectives et les chahuts étaient, bien entendu, interdits. La qualité de la nourriture était médiocre, ce qui donnait lieu à de fréquentes protestations de notre part. Plusieurs fois, nous eûmes recours à une grève de la faim symbolique, en refusant toute nourriture pendant un repas. Les autorités, alertées au préalable, sortaient alors leur arme secrète en nous servant des frites, qui étaient notre plat préféré. Quelques traîtres ou « jaunes » rompaient parfois la solidarité avec les grévistes, à la réprobation générale de ceux-ci. La politique se mêla une fois à l’affaire et la cellule communiste du Lycée annonça à grand renfort de publicité que le journal « L’Humanité » nous envoyait des sandwichs pour que nous puissions tenir le coup. Après ces manifestations, les menus s’amélioraient quelque temps avant de retomber dans la routine ancienne. Les provisions fournies par ma mère étaient donc les bienvenues pour me permettre d’améliorer la subsistance.
Après le déjeuner et la récréation, nous retournions dans la salle d’étude, en attendant le retour des externes et les cours de l’après-midi, qui duraient depuis deux heures jusque parfois six heures. Le soir, il y avait encore étude, puis le dîner. La soirée se terminait en salle d’étude avant que nous rejoignions le dortoir à vingt-deux heures. La salle d’étude était quasiment en permanence surveillée par un « pion », dont le travail était peu chargé, car nous étions tous occupés à revoir nos cours ou faire nos devoirs et le surveillant pouvait se consacrer tranquillement à ses propres travaux. De temps en temps, nous sortions dans le couloir qui faisait le tour de la cour de récréation, au niveau du premier étage. Certains jours, cette cour était animée par des défilés de « khâgneux » (élèves de lettres préparant Normale Sup) qui faisaient le tour de la cour en chantant un hymne sur l’air des trompettes d’Aida. Ils avaient parfois droit aux quolibets et sifflements des taupins qui les regardaient avec des airs goguenards.
La salle d’étude était entourée de tableaux noirs, sur lesquels nous pouvions nous exercer à faire nos travaux, réviser nos cours ou étudier en commun nos problèmes. À l’entrée, un de ces tableaux était réservé à l’affichage d’un grand X en rouge (ou en jaune suivant l’année car à Polytechnique, les promotions sont alternativement de ces deux couleurs), à côté duquel était inscrite la liste des élèves qui avaient été reçus à l’X l’année précédente, classés dans leur ordre d’admission. L’École Polytechnique était en effet l’objectif essentiel des élèves de taupe et seuls ceux qui « intégraient » cette école méritaient cette publicité. En début d’année, nous avions parfois la visite de ces anciens, revêtus de leur uniforme en tissu gabardine, qui venaient à la fois se faire voir et retrouver des camarades moins chanceux, condamnés à faire une année supplémentaire avant d’accéder au paradis ! L’arrivée de ces anciens était toujours ponctuée du « pschutage » qui était la manière utilisée par les taupins pour signaler leur enthousiasme pour quelque chose ou quelqu’un (l’inverse était le bzz qui marquait la désapprobation ou la honte !). Grâce à ce tableau racoleur et à cet X gigantesque, nous avions tout le temps devant les yeux ce qui serait notre ligne bleue des Vosges jusqu’à la victoire.

Les premiers instants d’acclimatation passés, des relations agréables s’établirent entre tous les internes, qui se reconnaissaient à la blouse grise portée par la plupart d’entre eux. Le Z était un grand rouquin très sympathique, qui avait de bonnes relations avec tous et qui présida sans outrance aux rituels du bizutage. Je liai amitié avec quelques trois-demis, et notamment avec l’un d’entre eux, Guy D, qui fut pendant la première année mon voisin dans la salle d’étude et au dortoir. Mon autre voisin de lit était dans une autre prépa, pour HEC je crois. Le soir, il me racontait longuement ses soirées dans les milieux huppés qu’il fréquentait, notamment ses rencontres avec des membres de la famille du comte de Paris, car c’était un fervent royaliste. Les relations avec les externes étaient plus distendues, car on ne les voyait que pendant les cours. Bien que n’appréciant pas trop l’internat, je ne les enviais pas car ils devaient subir tous les aléas du transport et ajouter ce temps perdu à leur temps de travail, tandis que nous, nous avions tout sur place.
Le Lycée comportait trois taupes. La taupe A avait comme professeur principal (en mathématiques naturellement) Cagnac, dit le K. Il était l’auteur des manuels de maths utilisés dans toutes les taupes. La taupe B, où je me trouvais, avait comme professeur Pons, dit le Fred, un méridional très sympathique, apparemment un bon vivant. La troisième taupe avait un professeur plus âgé, Flavien, dit le Fla, dont la réputation était moins bonne, si l’on en juge par le nombre des reçus à l’X issus de sa classe.
De fait, nous n’avons pas eu à nous servir des livres du K, car le Fred avait son propre cours et il ne fallait pas en sortir. L’essentiel de notre emploi du temps se passait avec lui, parfois durant des matinées complètes après lesquelles nous sortions quelque peu abrutis. Pendant qu’il parlait et écrivait ses formules au tableau, nous prenions des notes très détaillées. Parfois, il s’arrêtait et regardait le cahier d’un ancien pour se rappeler ce qu’il avait fait l’année précédente. Après chaque cours, il y avait des exercices qu’une victime désignée d’office venait exécuter au tableau noir. Plusieurs branches des mathématiques étaient au programme : algèbre, analyse mathématique, géométrie analytique, géométrie descriptive.
L’autre matière importante était la physique-chimie. Le professeur était aussi une personnalité et on le surnommait le Sac (son nom était Cessac). Les cours avaient lieu dans un amphithéâtre, au milieu duquel il officiait avec des appareils ou des cornues, selon le sujet traité. Il utilisait aussi un grand tableau noir car il y avait beaucoup de théorie dans ses enseignements.
En dehors de ces matières principales, il y avait des sujets plus reposants. Le français tout d’abord (baptisé un peu dédaigneusement de laïus), dont le cours se passait en discussions sur des sujets que j’ai oubliés et en exercices de résumés de textes. Pour les langues, je participais à une classe d’allemand, où nous nous retrouvions en commun avec les élèves des autres taupes. Nous lisions des articles de journal, nous entraînant à en résumer le contenu. Il y avait aussi des cours de dessin, où nous nous appliquions à reproduire au fusain des bustes en plâtre, du dessin industriel, où il s’agissait de reproduire des pièces d’usinage vues de profil, de face et en coupe, et du dessin d’architecture. Dans ce cas, il fallait reproduire la façade d’un monument et illustrer par des ombrages l’aspect que donnait la lumière d’un soleil dont les rayons tombaient à 45 degrés. Certaines façades avaient l’inconvénient de comporter des voûtes cylindriques ou sphériques sur lesquelles la limite du soleil dessinait des courbes géométriques complexes.
Je ne garde aucun souvenir des activités sportives, qui étaient destinées à nous préparer aux épreuves du concours de l’X. Nous allions de temps en temps dans un stade pour nous entraîner en athlétisme (course, saut, lancer de poids). Il fallait aussi se préparer à monter à la seule force des poignets en haut d’une corde lisse et à enchaîner trois rétablissements sur une barre fixe. Si j’étais peu performant dans les épreuves d’athlétisme, je réussis en revanche à me sortir de ces manœuvres d’escalade.
Le Fred nous donnait chaque semaine un problème à traiter et, comme par hasard, c’était à rendre le lundi. Il y avait aussi parfois un exercice complètement stupide de calcul numérique (cul-nu pour les initiés), qui consistait à calculer des formules gigantesques, à la main ou à l’aide de tables de logarithmes. En général, quelques-uns d’entre nous se chargeaient de la corvée et les autres s’en inspiraient. Chaque mois, nous subissions des épreuves écrites de mathématiques ou de physique en temps limité, selon les modalités qui seraient celles des futurs concours.
Pour contrôler plus régulièrement notre progression, il y avait chaque semaine des « colles » en maths ou en physique-chimie. Les « colleurs » étaient des professeurs des diverses classes de préparation qui nous faisaient comparaître individuellement pour nous poser des questions indiscrètes sur nos connaissances et vérifier, par des exercices, si nous en avions compris le contenu. Ces colles étaient notées et les notes affichées pour l’édification de tous. Nous avions ainsi la possibilité de faire connaissance avec les autres professeurs et de voir ce à quoi nous avions échappé. Dans l’ensemble, nos comparaisons étaient plutôt favorables à nos propres enseignants.

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L’époque des concours
Avant mon camp d’été, il restait toutefois un petit détail à régler, c’est-à-dire l’épreuve des concours. Ceux-ci avaient lieu en juin et s’étalaient sur plusieurs semaines, pour peu qu’on veuille se présenter à plusieurs écoles. C’était mon cas, car j’avais décidé de me présenter à l’X, naturellement, mais aussi aux Mines, dont le concours regroupait plusieurs écoles, aux Ponts et à Centrale.
La vie au Lycée continuait comme avant, avec ses aspects studieux et monotones, mais nous nous sentions finalement bien à l’abri dans notre cocon, n’ayant qu’à travailler et à penser à nos examens. Certains pensaient parfois à autre chose et les sujets politiques venaient parfois troubler notre isolement. C’est à cette époque que s’est déclenchée la guerre de Corée. Nos camarades communistes, renseignés par leur canal habituel d’information, soutenaient naturellement que le Nord communiste, qui pourtant avait déjà envahi presque toute la péninsule, avait été sauvagement attaqué par le Sud capitaliste. Les discussions sur le sujet étaient violentes et ne menaient à rien, l’endoctrinement de personnes pourtant réputées intelligentes étant plus fort qu’un raisonnement basé sur le seul constat des faits. Les problèmes de coniques ou de convergences de série venaient cependant mettre tout le monde d’accord dans un domaine où la vérité ne présentait qu’une seule face. Dans l’ensemble, nous n’étions cependant pas optimistes pour le futur et je me souviens qu’un jour, dans un grand moment de déprime, nous nous sommes donné rendez-vous à quelques-uns, pour une date que je n’ai pas retenue mais qui se situait dans 15 ou 20 ans, le lieu de ce rendez-vous étant « sur les ruines du Lycée Louis le Grand. » ! J’ai raté ce rendez-vous par la suite car je n’avais pas noté la date. De plus le lycée est toujours là, au XXIe siècle !

Quelques jours avant le début des premiers écrits, les cours s’arrêtaient et nous procédions aux dernières révisions. À cette période de l’année, les élèves de l’École Polytechnique organisaient leur fête annuelle, le « point Gamma ». L’école, qui se situait encore sur la Montagne Sainte-Geneviève, était ouverte à tous ce week-end-là et je profitai de l’occasion pour pénétrer à l’intérieur de ses murs. Je fus surpris de tomber dans une ambiance de fête, avec des attractions en plein air, sur la piscine et dans les salles de cours. Les X en grande tenue se transformaient en forains, bateleurs ou serveurs de bar, ce qui me donna une tout autre idée de ces personnages, pour moi un peu distants et trop sérieux, voire « polars », et m’encouragea un peu plus à tenter de devenir un jour un des leurs.

Les écrits avaient lieu dans de grandes salles à la maison des examens qui se trouvait rue de l’Abbé de l’Épée, proche du Lycée. Nous étions gardés par des gardes municipaux en uniforme qui veillaient à la régularité des épreuves. Les tables étaient isolées les unes des autres, ce qui fait que toute communication était difficile. Seul l’accès aux toilettes permettait, par un regard circulaire, de voir l’œuvre des voisins. J’aurais dû profiter de cette possibilité lors de l’épreuve de géométrie descriptive du concours de Centrale, car j’avais tracé avec peine une espèce de patate représentant l’intersection de deux volumes bizarres, alors qu’un œil sur le travail des voisins m’aurait montré que la courbe était un cercle. Avec trois points seulement j’aurais eu ma courbe, à condition toutefois de savoir démontrer que la courbe était du deuxième degré et qu’elle passait par les points cycliques ! Les « cipaux », comme on appelait nos gardiens, ne pouvaient intervenir que pour régler des problèmes matériels. On raconte cependant, je ne sais si c’est véridique, qu’un taupin, hésitant entre une parabole et une hyperbole dans une épreuve de géométrie analytique aurait demandé à un « cipal », d’aller emprunter pour lui une asymptote à un de ses voisins. Les initiés savent que seules les hyperboles ont une asymptote, droite dont la courbe se rapproche sans jamais l’atteindre, si ce n’est à l’infini. Le « cipal » ne le sait pas, lui, et le refus du prêt de cet instrument virtuel a transmis en langage crypté au taupin hésitant que sa courbe était une parabole.
Je ne sais plus dans quel ordre je passai ces concours, mais je me souviens qu’ils n’eurent pas tous lieu au même endroit. Pour Centrale par exemple, les salles d’examen se trouvaient dans les locaux de l’école qui était alors au centre de Paris, à côté des Arts et Métiers. .

Les concours à l’écrit comportaient naturellement plusieurs épreuves de mathématiques, une épreuve de physique-chimie, une épreuve de français, où il fallait résumer un texte, et des épreuves de dessin. Outre le dessin au fusain, nous avions des épreuves de dessin d’architecture et, surtout à Centrale, du dessin industriel. En architecture, nous avions tout juste le temps de reproduire le monument ou sa façade et à peine celui de faire l’ombrage de rigueur pour faire valoir les effets du soleil.
À l’issue de ces quelques semaines, nous étions tous épuisés, mais les vacances n’étaient pas encore là, car il fallait préparer les oraux. J’avais, pour ma part, peu de chance d’y aller, mais j’ai fait comme si…
Puis vinrent les résultats qui, pour moi, furent tous négatifs. Ceux de l’X étaient affichés à la porte de l’École et ils étaient publiés par tranches alphabétiques. Lorsque notre jour était venu, nous nous précipitions rue Descartes pour lire nos résultats. Certains jours, les X trouvaient astucieux d’attendre les candidats avec des lances d’incendie et de doucher sadiquement les malheureux qui venaient avec angoisse chercher leurs résultats.
Les candidats étaient classés en trois catégories : les « hyper-A » étaient admis à passer directement les épreuves orales (le « grand-o »), les « sous-A » devaient passer un « petit-o » de rattrapage avant d’accéder aux dits oraux et les autres étaient recalés. Dans ce cas, on avait communication de ses notes et j’eus l’agréable surprise de constater que, notamment grâce à une très bonne note en physique, mon total n’était pas ridicule. Je me trouvais donc bien placé dans le sous-classement des « collés », qui se divisait en deux catégories : ceux qui avaient l’honneur de refaire une année dans la même taupe, et ceux qui étaient invités à chercher fortune ailleurs. Ce fut le cas de mon camarade Guy D., qui ne fut pas admis à devenir cinq-demi et dont je perdis la trace jusqu’à ce que je découvre, lors d’une rencontre avec les élèves de Coëtquidan, qu’il avait été reçu major à Saint-Cyr !
Je pris donc congé provisoirement de Louis le Grand, muni de la seule consolation de savoir que je pourrais revenir à la rentrée suivre en tant que cinq-demi les cours du Fred.

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Et cela recommence, mais cette fois c’est moi le Z !

« Jéhovah fit sortir le taupin du néant
planant sur l’univers de son vol de géant
du flot de ses calculs il inonda le monde
et répandit sur terre sa semence féconde » ... suite

Voici le premier couplet de l’hymne des taupins, chanté sur l’air de « l’artilleur de Metz », avec comme refrain « chic à la Taupe, mes frères ». Avec ces paroles adaptées à notre univers, c’est un des rares chants présentables de cette ethnie particulière. Le chant se termine en révélant que Jéhovah eut « la riche idée de ne prendre que trois axes de coordonnées » et qu’il « plaça le taupin sur le grand axe des X ».
À ma rentrée, j’espérais donc bien me situer sur le grand axe des X, encouragé que j’étais par les résultats pas trop calamiteux de ma première tentative.
Arrivé au Lycée dans les premiers, je pris d’autorité la place près du mur que l’on m’avait déconseillée l’année précédente. J’héritai d’un nouveau voisin de lit, Henri M, qui devint pour moi un excellent camarade, avec lequel je restais très lié pendant un an. C’était un être assez fruste, ressemblant à un paysan échappé de sa région de Brive-la-Gaillarde, mais très chaleureux et direct dans ses relations.
Mes autres camarades, pensionnaires et cinq-demis (la caste supérieure dont j’ai parlé plus haut) m’annoncèrent alors que, par un procédé pas du tout démocratique, ils m’avaient désigné comme « Z ». Très flatté de leur confiance, j’acceptais cette nomination
Dès le premier cours, j’allais saluer le Fred et lui annoncer mon « élection ». Celui-ci, qui m’avait toujours eu à la bonne, se déclara très heureux de m’avoir comme correspondant dans ses relations avec mes camarades.
Je sacrifiai tout d’abord au traditionnel bizutage, évitant les brimades inutiles, mais laissant le trésorier faire la quête auprès des nouveaux pour alimenter la caisse noire que nous irions dépenser en fin d’année. Puis les cours recommencèrent…

Je m’étais placé au premier rang et je suivais le cours, cette fois sans prendre de notes car les termes en étaient identiques à ceux de l’année précédente. Comme je l’avais vu faire l’année précédente, c’était maintenant sur mon cahier que le Fred venait jeter un oeil pour voir où il en était. Pour les cinq-demis, les cours étaient beaucoup moins fatigants car c’était une révision de notions déjà connues et il n’y avait pratiquement plus à écrire.
Je pris contact également avec les autres professeurs pour organiser les colles, dont j’affichais le programme dans la salle de cours et dans l’étude.
La plupart des trois-demis de l‘année précédente étaient revenus. Quant aux anciens de l’année passée, seuls les reçus à l’X virent leurs noms affichés au tableau d’honneur, tandis que les malheureux condamnés à une troisième année durent émigrer dans une autre taupe. Ce fut le cas du Z, mon prédécesseur, qui partit faire son année de sept-demi chez le Fla. Il vint un jour me saluer en me disant très gentiment que, traditionnellement, les Z de la Taupe B étaient toujours reçus à l’X, à une exception près, malheureusement pour lui, qui ne devait jamais y entrer !
En salle d’étude, je me plaçai dans un endroit stratégique, dans le coin de salle qui était le plus éloigné de la porte et des fenêtres. Je pouvais de là veiller sur l’ensemble de mes ouailles, dont je n’avais cependant pas à contrôler la discipline. Le « VZ » s’installa à côté de moi.
Avec le professeur de physique, j’avais aussi de bons rapports, même s’il me mettait parfois en boîte en me traitant de poupée fragile, parce que je portais toujours en classe une écharpe autour du cou. En fait j’étais déjà sensible aux courants d’air qui me donnaient des maux de gorge et des crises de toux.
Il n’y eut pas, pendant l’année, de problème délicat avec l’administration du Lycée, ou du moins il m’en reste peu de souvenir. Sauf d’une fois, au réfectoire, où je m’adressai au Censeur qui passait sans me lever de mon siège et il m’en fit de sanglants reproches. La nourriture ne s’était pas beaucoup améliorée, mais il y eut moins de crise que l’année précédente.
L’année s’était écoulée sans trop de difficulté pour moi. J’avais renoncé aux réveils dès l’aurore, ayant suffisamment pris la maîtrise de mes horaires normaux.
Certains de mes camarades évoluaient progressivement vers un état de polarisation de plus en plus avancé. En salle d’étude, ils passaient de longs moments devant leur tableau noir, à écrire des formules ou dessiner des courbes. Les discussions sur des sujets extérieurs à nos préoccupations scolaires devenaient de plus en plus rares. Au dortoir cependant, les conversations silencieuses continuaient toujours quelque temps avant l’endormissement. Je m’entretenais souvent avec Henri, qui me parlait beaucoup de son pays d’Auvergne et nous commencions à envisager de faire ensemble une randonnée en vélo dans cette région après les concours. Pendant le sommeil, certains rêvaient à haute voix : l’un d’entre nous, (il devait plus tard enseigner les mathématiques), se mettait parfois à hurler en parlant de coniques ou de polyèdres dont il cherchait à résoudre les intersections dans l’espace !
Un jour, mon professeur, le Fred, fut décoré de la Légion d’Honneur et je fus invité à la cérémonie, qui s’acheva par une dégustation de champagne. Malheureusement, je devais enchaîner ce pot avec une colle de maths devant un professeur, jeune méridional qui avait une réputation de grande sévérité. Pour une fois, le champagne aidant, j’abordai la colle avec une fougue et un brio qui impressionna beaucoup mon examinateur. La fin fut moins bonne, car je commençais à parler d’exponentielle négative, mais l’impression initiale me resta favorable et je récoltai une des meilleures notes de toutes mes colles. Heureusement je ne fus pas soumis ensuite au contrôle anti-doping ! Par la suite, je gardai la cote auprès de ce colleur, qui me donna toujours de bonnes notes.
C’est cependant sans l’aide du champagne que je passai pour la deuxième fois les épreuves des concours.

C’est la lutte finale !
Quelque temps avant l’entrée dans la période d’examen, les pensionnaires cinq-demis organisèrent le dîner de fin d’année, financé par la caisse noire provenant du bizutage de la rentrée. Je nous avais fait livrer du champagne depuis Reims et nous avions choisi un restaurant italien, « Chez Pierre », à côté de la rue de Richelieu. Mes camarades s’étaient promis de me saouler, mais ils avaient sous-estimé ma prudence et ma résistance et c’est eux qui finalement furent malades. Après un excellent repas, nous nous rendîmes dans une boîte de nuit, dont nous dûmes vite repartir car mon ami Henri commençait à restituer sur le sol les résidus de notre repas. Nous errâmes un moment dans la nuit avant de retrouver l’hôtel où nous avions retenu une chambre pour la nuit et dont j’avais oublié le nom.
Après cet épisode peu glorieux, nous retournâmes à nos chères (?) études. Échaudé par l’année précédente, je n’avais pas présenté Centrale, ayant peu de goût pour le dessin industriel, qui prenait une place importante dans les épreuves écrites. Je présentai donc, outre l’X, les Ponts et Télécoms, les Mines et, par prudence, un concours réputé facile, Chimie de Nancy. Peu de souvenirs nouveaux me restent de ce remake, sauf que je ne renouvelai pas mes erreurs de l‘année passée et évitai toute drogue. Au concours de l’X, je réussis assez bien les épreuves de maths, mais, en physique, je commis une stupide erreur de calcul, oubliant un coefficient « 4 » dans une formule, ce qui me valut de sortir un résultat faux. Je m’en aperçus trop tard et je me crus de suite éliminé pour Polytechnique. Les autres concours furent sans histoire, mais, lorsque je terminai par l’école de chimie, j‘en avais tellement assez que, dégoûté par le contenu rébarbatif des épreuves et ayant peu de goût pour la chimie, j’abandonnais en cours de route.
Après cela, la période d’attente fut pénible, persuadé que j’étais d’avoir raté ce qui était devenu mon objectif principal. Je continuai cependant à me préparer, passant même quelque temps en piscine pour m’entraîner à plonger et faire quelques parcours de bassin.
En premier lieu, ce furent les résultats de l’X qui furent publiés pour la tranche alphabétique où je me trouvais. Je me rendis un jour rue Descartes, où, heureusement, aucun commando d’arrosage ne nous attendait et là, dans l’entrée menant à la piscine, j’eus la joie de me voir inscrit sur la liste des « sous-A », expression un peu péjorative voulant dire que je devais de suite passer deux oraux de maths. Mon camarade Henri était, lui, « hyper-A » et donc dispensé de ces oraux.
Le Fred était très présent pour nous soutenir moralement pendant ces épreuves et il connaissait bien tous les examinateurs. Je ne pense cependant pas qu’il ait pu avoir quelque influence sur eux pour favoriser ses élèves. Un de mes oraux se passa bien, mais le deuxième un peu moins et je me fis copieusement critiquer dans ma façon de résoudre les problèmes qui m’étaient posés.
Je retournai le lendemain voir les résultats et m’aperçus que j’avais droit à un oral de rattrapage et ce, tout de suite. Sans prendre le temps de réfléchir et dans un état second, je passai devant un nouvel examinateur et là, miracle, je réussis brillamment.
Première victoire donc, j’étais maintenant « Grand-A », admis à passer le grand oral et les épreuves physiques.
Le Grand Oral suivait de peu le petit, chaque fournée de candidats poursuivant son cursus de manière déphasée par rapport aux autres. Les oraux de maths se passèrent relativement bien, mais, en physique, malgré une prestation qui me parut bonne, la note ne fut pas à la hauteur. Sans doute l’examinateur, influencé par la mauvaise note de l’écrit (j’avais eu une moins bonne note que la première année) n’avait pas voulu trop me repêcher.
En langue, c’était le même examinateur qui faisait passer l’anglais et l’allemand. Il nous donnait à lire un article de journal et nous devions le résumer. Le texte parlait du mur qui, à l’époque, partageait en deux la ville de Vienne, avec son côté occidental et son côté Russe. J’ai eu le malheur de dire que de l’autre côté du mur, le côté Russe, c’était un monde différent, mais je me fis nettement rabrouer car, pour l’examinateur, ce n’était pas un monde mais un enfer ou quelque chose du même ordre. L’entretien se termina mal et je n’en tirai pas une très bonne note. J’en fis part à mon professeur d’allemand du Lycée, dans la classe duquel j’avais obtenu un prix en fin d’année, et il en fut très étonné. Mais ses consolations me furent de peu de secours.

Puis vinrent les épreuves physiques. Au stade, je réussis très bien les épreuves à la barre fixe et à la corde. Pour l’athlétisme, ce fut moins bon. En lancer de poids, j’étais nul et c’est tout juste si je ne me lançais pas l’objet sur le pied. Quant à la course et au saut, j’étais dans la juste moyenne.
Après le stade, je fis connaissance avec la piscine de l’X. La première épreuve était un parcours de bassin avec départ plongé, ce dont je m’acquittai avec la vitesse que mon style de brasse me permettait. Ensuite, il fallait plonger au fond du bassin pour repêcher un croisillon lesté. En plongeant, j’aperçus l’objet, mais je fus pris de panique et je dus remonter. Théoriquement, j’avais le droit de repiquer, mais je renonçai définitivement.
Très peu de temps après la fin des épreuves, les résultats étaient publiés, avec le total des notes obtenues. La notion de « reçu » n’apparaissait pas encore car le niveau du couperet était défini lorsque tout le monde était passé, que, dans le classement définitif, un saut significatif apparaissait entre deux candidats et que l’on était proche de l’effectif prévu pour la promotion. Un signe, pourtant, pouvait laisser penser qu’on était du bon côté de la barre : si le total semblait bon, on était invité à passer chez le tailleur.
Et ce fut mon cas !
Je me retrouvai à faire la queue avec quelques futurs camarades, attendant que l’on prenne nos mesures pour l’uniforme, ainsi que la dimension de notre crâne pour le bicorne.
Contrairement à ce qui se passe habituellement, les « hyper-A » ayant suffisamment d’avance à l’écrit pour être reçu sans problème, mon camarade Henri avait échoué. Je pense que son aspect extérieur lui a nui et qu’il a souffert d’un « délit de sale gueule » à cause de son aspect paysan. L’hyper admissibilité lui permettait cependant d’entrer sans autre concours à une école d’ingénieur à Grenoble, et il dût s’en contenter. Pendant les vacances suivantes, je fis avec lui le tour de l’Auvergne en vélo et je découvris un jour d’août dans une Mairie la confirmation que mon nom figurait bien sur le Journal Officiel et pas le sien….
Plus tard il a disparu aux Etats-Unis et je ne l’ai plus jamais revu…..